
L’IA n’est plus une promesse futuriste. Elle est déjà partout : dans les moteurs de recherche, les outils de productivité, la finance, la santé, la défense, l’industrie, la cybersécurité ou encore les services publics. Cette technologie transforme radicalement les modèles économiques, redéfinit les rapports de force géopolitiques et modifie en profondeur nos sociétés.
Mais derrière cette révolution se cache une concentration sans précédent du pouvoir technologique : quelques grandes puissances, quelques entreprises, quelques infrastructures critiques. Les États-Unis et la Chine se livrent une bataille féroce pour la domination de l’IA, pendant que l’Europe peine à trouver sa place, tiraillée entre ambitions réglementaires et dépendances technologiques.
Dans ce contexte, parler de souveraineté à l’ère de l’intelligence artificielle n’est ni un luxe ni une posture idéologique. C’est une nécessité stratégique, économique et démocratique.
Comme nous l’avons vu précédemment, l’IA est un sujet de convergence pour toutes les dimensions de la souveraineté.
Si l’on met de côté les dimensions économiques et politiques pour se concentrer sur des éléments plus techniques et technologiques, il faut se rappeler qu’elle repose sur trois piliers fondamentaux, tant pour l’IA que pour la souveraineté :
De ce fait, toute entité maîtrisant ces trois éléments contrôle totalement la chaîne de valeur de l’IA. Et, comme nous l’avons mis en avant, celui qui contrôle l’IA détient une grande partie du pouvoir informationnel et décisionnel, et donc économique et politique. Rien que ça !
Maintenant que l’on comprend mieux pourquoi IA et souveraineté sont étroitement liées, il convient de s’intéresser aux forces en présence. De notre point de vue français, et par extension européen, trois blocs semblent se dessiner.
Les États-Unis dominent largement le paysage de l’IA. Et cela grâce à leurs géants technologiques « historiques », que sont notamment Google, Microsoft, Amazon, Meta, et les nouveaux mastodontes comme OpenAI, Anthropic ou encore Nvidia, pour ne citer qu’eux.
Nvidia est d’ailleurs un excellent exemple pour mettre en exergue le lien entre IA et souveraineté. Nvidia maîtrise une technologie essentielle au développement de l’IA, notamment sur les plans matériel et logiciel. Ce contrôle lui permet de figurer parmi les plus fortes valorisations boursières mondiales alors que ses effectifs ne sont que d’environ 26 000 personnes (à titre de comparaison, Apple compte 164 000 salariés et Microsoft 200 000). Nvidia dispose donc d’un réel pouvoir économique grâce à sa maîtrise technologique.
Pour en revenir aux États-Unis, ils constituent aujourd’hui la place forte mondiale de l’IA, grâce aux champions qu’ils ont su épauler. Cette domination globale vient du fait qu’ils disposent aujourd’hui :
Cette domination est renforcée par leur puissance économique et militaire, leur permettant de mettre en place des cadres juridiques extraterritoriaux comme le Cloud Act, donnant le droit aux autorités américaines d’accéder à certaines données, même hébergées hors des États-Unis.
Toutefois, la souveraineté n’est pas quelque chose d’acquis, et il existe une menace réelle pour les États-Unis, résultant de décisions prises il y a des années : la délocalisation de la production matérielle, notamment en Chine ou à Taïwan.
Là aussi, la situation permet de lier les différentes dimensions de la souveraineté. Pour ne pas perdre leur souveraineté technologique, et donc économique, les États-Unis veulent à tout prix éviter que la Chine ne mette la main sur Taïwan et donc sur TSMC (un chaînon stratégique pour l’IA et l’électronique).
La Chine a fait de l’IA un objectif stratégique national. Des décisions qui ont débouché sur des résultats bien concrets, puisque la Chine est aujourd’hui le pays qui produit le plus d’articles scientifiques autour de l’IA. Et l’écart avec le reste du monde est d’autant plus impressionnant en matière de brevets relatifs à l’IA. En 2025, quand la Chine déposait 35 000 brevets, le reste du monde n’en déposait que 2 600. Des chiffres ahurissants !
Mais cette dynamique ne vient pas de nulle part, au contraire. Il ne s’agit que du résultat d’une politique réfléchie, planifiée et appliquée :
Tout est pensé pour garantir une autonomie technologique totale et un impact politique et économique maximal. La souveraineté est ici assumée, parfois au détriment des libertés individuelles, mais avec une cohérence stratégique et une efficacité redoutables.
L’Europe, elle, se trouve dans une position peu avantageuse, enclavée entre deux blocs particulièrement puissants et dynamiques en IA que sont les États-Unis et la Chine. L’Europe a du mal à suivre, prend du retard et peine à faire émerger des solutions et des leaders mondiaux pour équilibrer les forces en présence.
Une situation qui a des conséquences bien réelles et concrètes pour les acteurs européens, qui restent donc largement dépendants, notamment :
Un constat qui peut laisser un goût amer, tant l’Europe dispose pourtant de talents de renom, de chercheurs de haut vol, de start-up extrêmement prometteuses, sur lesquels elle ne parvient malheureusement pas à capitaliser.
Ainsi, l’Europe tend à exceller dans la régulation autour de l’IA, que ce soit via le RGPD ou l’AI Act. Des prises de position et des actions louables. Mais elles peuvent vite se révéler contre-productives. En effet, elles s’appliquent principalement aux acteurs européens, alourdissant leurs travaux aux niveaux administratif et juridique, quand les acteurs américains et chinois peuvent s’y soustraire.
Maintenant que nous en savons plus sur la souveraineté et sur la conjoncture actuelle, il apparaît clairement qu’en tant qu’Européens, nous sommes dans une situation délicate. Notre souveraineté technologique en matière d’IA, et donc notre souveraineté globale, est mise à mal.
Si nous n’inversons pas les tendances actuelles et que nous ne faisons rien, nous nous exposons à des risques majeurs, notamment :
Cela commence à faire beaucoup, et si la dynamique venait à se confirmer, l’Europe perdrait tout poids politique et sa légitimité au moment de faire entendre sa voix, en matière d’IA évidemment, mais pas seulement.
Toutefois, rien n’est figé et l’espoir reste de mise, si tant est que les acteurs politiques et économiques européens s’alignent et œuvrent de concert pour inverser la tendance.
Comme nous l’avons vu précédemment, l’Europe dispose de sacrés atouts : des chercheurs et ingénieurs de talent, des savoir-faire et procédés uniques au monde, des données de qualité, des entrepreneurs et start-up visionnaires… En somme, tout ce qu’il faut pour (re)devenir un acteur qui compte en IA.
En misant sur la souveraineté technologique en matière d'IA, l’Europe serait à même de :
Une perspective bien plus réjouissante, qui demande un alignement politique, des investissements massifs et planifiés, un soutien sans faille et préférentiel aux initiatives et solutions européennes, et une poigne de fer face aux puissances étrangères. Comme on le dit, nous n’obtenons rien sans rien.
En définitive, l’intelligence artificielle agit comme un révélateur des équilibres, et des déséquilibres, de puissance à l’échelle mondiale. Elle met en lumière une réalité simple : la souveraineté n’est pas un concept abstrait réservé aux sphères politiques, mais une condition essentielle pour préserver notre capacité à décider, à innover et à défendre nos intérêts collectifs.
Comme nous l’avions posé dans le premier article de cette série, comprendre ce qu’est réellement la souveraineté est indispensable pour mesurer les enjeux actuels. L’IA en constitue aujourd’hui l’un des terrains les plus stratégiques, où se jouent à la fois notre autonomie technologique, notre compétitivité économique et, plus largement, notre modèle de société.
Face à ces défis, l’Europe, et plus largement chaque organisation et entreprise, n’a plus le luxe de l’attentisme. La souveraineté ne se décrète pas : elle se construit, se protège et s’entretient dans la durée.
La bonne nouvelle, c’est qu’il existe des leviers concrets pour reprendre la main. Car au-delà des constats, la question centrale devient désormais : comment agir ?
C’est précisément ce que nous explorerons dans le prochain article, à travers un ensemble de bonnes pratiques pour renforcer et assurer sa souveraineté à l’ère de l’intelligence artificielle.